Contre l'alcool, le remède interdit
3/7/2009
L'alcool, c'était mon ennemi, mon ami, mon médicament." Stéphane parle de son alcoolisme au passé. A 48 ans, après six années de "picole", il se dit
"guéri" grâce au livre du professeur
Olivier Ameisen,
Le Dernier Verre (éd. Denoël). Huit mois après sa publication (
Le Monde
du 12 novembre 2008), cet ouvrage - vendu à 40 000 exemplaires en
France et traduit dans de nombreux pays - a eu l'effet d'un coup de
tonnerre dans la prise en charge médicale de l'alcoolo-dépendance et a
suscité de nombreux espoirs parmi les alcooliques.
Depuis que ce cardiologue a raconté comment il s'est libéré de son
envie irrépressible de boire en s'autoprescrivant de fortes doses de
baclofène, il
"passe (sa)
vie à répondre à des centaines de mails de malades, mais aussi de confrères français, anglais, américains" ...
Exalté par sa découverte, ce médecin n'a plus qu'un objectif en tête :
faire reconnaître le baclofène comme un médicament incontournable dans
le traitement de l'alcoolisme. Problème : ce relaxant musculaire
commercialisé depuis plus de trente ans pour soulager les contractures
douloureuses accompagnant certaines paralysies n'a pas d'autorisation
de mise sur le marché dans l'indication du sevrage alcoolique.
Ce n'est pas un hasard si ce dossier intéresse désormais les
autorités sanitaires. Dans la liste des projets retenus au titre du
programme hospitalier de recherche clinique (PHRC) discrètement publiée
le 29 mai figure un essai clinique visant à évaluer l'efficacité de
cette molécule chez les patients alcoolo-dépendants.
Confrontés à une maladie grave pour laquelle les ressources
thérapeutiques demeurent limitées et les rechutes nombreuses, des
centaines de patients et quelques médecins refusent d'attendre les
résultats de cet essai et utilisent d'ores et déjà le baclofène. Sur
des forums Internet, malades et anciens malades échangent sur leur
expérience, et leurs adresses pour se procurer la molécule.
"J'ai lu ce livre en une nuit, se souvient Stéphane.
Lorsque
le docteur Ameisen raconte être hanté depuis toujours par un sentiment
angoissant d'inadéquation, de décalage entre l'image qu'il dégage et la
personne qu'il est réellement, j'ai eu un choc, car je ressentais la
même chose." Le lendemain matin, devant son premier verre de la
journée, il ouvre le journal et découvre un article sur cet ouvrage
ainsi que le nom d'un médecin acceptant de prescrire ce médicament.
Parce qu'il a tout essayé pour sortir de son alcoolisme (service
hospitalier d'addictologie, thérapies cognitives et comportementales,
psychothérapie...), parce que sa dépendance a dévasté sa vie familiale
et professionnelle et qu'il n'a plus rien à perdre, il veut essayer le
baclofène. Il prend rendez-vous en novembre avec le docteur
Renaud de Beaurepaire, chef de service en psychiatrie à l'hôpital
Paul-Guiraud de Villejuif (Val-de-Marne) et débute le traitement.
"Je suis monté progressivement jusqu'à 150 milligrammes par jour et, fin janvier, je suis devenu indifférent à l'alcool", explique Stéphane. Cette indifférence,
"c'est révolutionnaire", dit-il,
"c'est comme si l'on vous disait que la tour Eiffel n'existe pas".
Indifférent et non pas abstinent. Il lui arrive encore de boire
"comme tout le monde" un verre de vin à l'apéro, mais il est
"incapable
d'en consommer un deuxième. Je n'en ai plus ni l'envie ni le besoin. Ce
deuxième verre, je le verse dans l'évier comme pour me dire :
"Rappelle-toi d'où tu viens."" Il revient de loin.
"Je me retrouvais tous les jours à courir les bistrots parce qu'il me fallait toujours une dose dans le sang."Aujourd'hui, il n'a plus
"ni honte ni peur", il s'est
"libéré de la chape de plomb de la dépendance", tente de reconstruire sa vie et de renouer le contact avec ses enfants. Les premiers jours à 150 mg, Stéphane a eu
"des coups de bambou", des envies impérieuses de dormir. Puis ces effets secondaires ont disparu.
"Désormais, je me lève le matin avec cinq idées en tête, cela ne m'arrivait plus." Il est, résume-t-il
"guéri sous traitement"
"Il me faut ce médicament", se jure Marie en refermant un
soir de novembre 2008 le livre du docteur Ameisen. Marie a commencé à
boire il y a dix-sept ans. Petit à petit, elle s'est mise à
"siffler" plus d'une demi-bouteille de porto et plusieurs verres de vin chaque soir. Pour
"supporter", explique-elle, sa fatigue, son anxiété et ses problèmes de couple.
"Cela a été une rencontre avec l'alcool, qui est un excellent anxiolytique",
sourit cette psychologue. Elle s'est d'abord procuré du baclofène
directement chez son pharmacien en lui cachant ses problèmes d'alcool
et en lui évoquant des douleurs musculaires ; puis en a commandé sur
Internet ; et a enfin convaincu son généraliste de lui en prescrire.
"J'étais
sur un nuage, j'étais bien, je pouvais rester un après-midi à bouquiner
sans avoir envie d'un verre, alors que je savais qu'il y avait du porto
dans mon placard", raconte Marie. Mais elle se retrouve dans un état de
"confusion mentale"
qui l'empêche de se concentrer et de travailler. Elle stoppe le
traitement, sans vraiment savoir si c'est le baclofène ou sa tentative
d'arrêter les antidépresseurs qui lui cause ces effets secondaires.
Depuis quelques semaines, elle a repris petit à petit le médicament.
"J'ai le désir d'arrêter de boire et le baclofène m'aide à y parvenir", dit-elle, encore fragile.
Le docteur de Beaurepaire fait partie de ces quelques médecins qui
déclarent ouvertement prescrire du baclofène malgré les mises en garde
de l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé
(Afssaps) déconseillant son administration en dehors des indications
traditionnelles. D'autres praticiens lâchent à mots couverts qu'ils le
délivrent à des patients qu'ils connaissent et qui sont motivés pour
arrêter.
"On l'utilise, mais on ne le dit pas publiquement", résume un addictologue qui constate que l'ouvrage a suscité une forte demande des malades ou de leur famille.
"Sur une centaine de patients, environ la moitié ont désormais
arrêté de boire, je n'ai jamais vu de tels résultats dans l'histoire de
la prise en charge de l'alcoolisme", témoigne le docteur de Beaurepaire.
"Le baclofène ne va pas guérir tout le monde et les rechutes existent, tempère-t-il,
mais ce traitement est enthousiasmant." "Ce médicament change le regard que l'on porte sur les alcooliques et bouscule les dogmes des traitements habituels",
constate un gastro-entérologue anglais exerçant dans un grand hôpital
écossais et qui a testé le baclofène sur 53 patients. Il souhaite
rester anonyme pour ne pas s'attirer les foudres de certains de ses
confrères.
"J'ai obtenu des succès que je n'avais jamais eus auparavant", témoigne-t-il.
Bon nombre d'addictologues jugent irrecevable la notion d'"indifférence" à l'alcool, c'est-à-dire la fin du
craving, cette envie obsessionnelle de boire contre laquelle le patient abstinent lutte jour après jour. Selon eux,
"l'abstinence reste le seul objectif thérapeutique raisonnable". D'autres médecins se disent persuadés qu'
"on est au début d'une nouvelle histoire dans le traitement de l'alcoolo-dépendance".
Tags :
Catégorie :
Non spécifié